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Sainte Marie Madeleine à la Sainte-Baume

Si vous allez en Provence et que, intrigués par la grande église de Saint-Maximin, vous sortez de l’autoroute pour voir de quoi il retourne, vous découvrirez que c’est une magnifique basilique du XIV°siècle, construite pour servir de reliquaire monumental au corps de Marie-Madeleine, cette femme qui fut le premier témoin de la résurrection au matin de Pâques selon les évangiles. Peut-être serez-vous un peu dubitatif face à ce culte si loin des rivages de Palestine, et on ne saurait vous reprocher cette prudence. Bizarre ? ,vous avez dit bizarre ?, comme c’est bizarre ! Que vous dira-t-on dans ces lieux ? Primo, qu’il y a une tradition ; secundo, qu’il y a des reliques ; tertio qu’il y a un culte. Une tradition : c’est à dire une transmission écrite et orale de faits anciens. Et que nous dit-elle ? Sainte Marie-Madeleine, serait arrivée en Provence avec sainte Marthe, saint Lazare, Marie de Salomé et Marie de Jacobé. Tout ce petit monde qui a bien connu Jésus aurait évangélisé la région puis Marie-Madeleine se serait retirée dans une grotte du massif de la Sainte-Baume - la grotte en Provençal, juste au-dessus de la ville de Saint-Maximin pour y prier Dieu.

D’accord, mais quels indices avons-nous, mon cher Watson ? Il y a des ossements, vraisemblablement ceux d’une femme. Peut-être Mado ? Ces ossements étaient dans un sarcophage du IV°siècle ; et, comme pour de nombreuses tombes de saints, nous trouvons d’autres tombes de la même époque, toutes orientées vers celle qu’on attribue à la sainte. A partir du VII°s, on commence à avoir des textes qui attestent une tradition de l’évangélisation de la Provence par Marie Madeleine et de sa retraite dans une grotte, cependant ce dernier épisode aurait pu être tiré d’une autre histoire, notamment sous l’influence de moines ermites qui peuplaient la région : la légende de sainte Marie l’Egyptienne, une pécheresse repentie du IV°siècle. L’iconographie de la Sainte de l’Évangile a retenu cela, en représentant souvent la sainte dans sa grotte uniquement couverte par ses longs cheveux dénoués et un vase de parfum non loin. [un culte] Un peu fragile tout ça… qu’avons-nous d’autre ? Le culte de la sainte se développe jusqu’au VIIIème siècle. Mais sous la menace des Sarrasins qui ravagent la région, le corps semble avoir été caché et certains tombeaux enfouis. A partir du XI°s, la grande abbaye de Vézelay revendique la possession de reliques de la sainte, mais en avouant les avoir pris en Provence pour les protéger. Hmm je vous ai à l’oeil mes gaillards ! Toutefois, la disparition des reliques n’a pas fait disparaître le pèlerinage à Saint-Maximin, ainsi qu’à la grotte elle-même. Au XIII°siècle, fort de cette tradition, le comte de Provence Charles entreprend de retrouver les reliques : il ouvre les sarcophages dont celui attribué à la sainte, qui est vide. Mais, creusant plus loin, ils en trouvent un autre, contenant des ossements ainsi qu’un papyrus et une tablette de bois indiquant de qui il s’agissait. En outre, quand on apporte le crâne au pape, celui-ci le rapproche d’une mâchoire qu’on vénérait à Rome comme étant celle de la sainte ; et ça s’emboite. Yes !

Mais la découverte paraît trop belle pour être vraie. Le comte n’aurait-il pas inventé toute cette affaire à son profit ? Ici l’histoire peut chercher à évaluer, mais avec humilité, tant les indices du passé sont souvent ténus et les raccourcis faciles, que ce soit pour conforter la tradition ou pour la démonter. Cette tradition est fragile bien qu’elle fut crue presque toujours, presque partout, presque par tous ; tout est dans le presque ! En soi les éléments pour attester la vérité historique de cette tradition sont bien minces. D’un autre côté, leur négation sans a priori ne s’avère pas évidente non plus. Quel est l’essentiel ? On peut noter que la vérité historique de cette question n’a pas la même importance pour les chrétiens que l’existence historique de Jésus et la réalité de sa résurrection. La Sainte-Baume peut soutenir la foi du croyant, mais de manière plus affective qu’intellectuelle : le chrétien a un lieu où prier cette femme extraordinaire de l’évangile avec une foule de pèlerins qui se sont succédés depuis des siècles ; si le pèlerin est du pays, il bénéficie d’une proximité particulière avec celle qui est venue jusque chez lui. Et si les reliques sont authentiques, il a face à lui les restes d’un corps qui a connu Jésus et qui a été témoin du Christ ressuscité. La foi en Jésus n’en dépend pas et ne doit pas en dépendre ; en même temps, on comprendrait le désarroi si ça s’avérait faux : ces béquilles offertes à sa foi se révéleraient être en fait des entraves propres à nous trébucher ; de plus notre confiance dans les membres de l’Eglise pourrait s’en trouver mise à mal puisque c’est par eux que cette histoire nous est parvenue. Il s’agit donc d’avoir un regard de foi éclairé par le sens critique : tant qu’on ne me démontre pas que c’est faux, je peux y croire, avec les réserves que l’histoire me fait connaître. Cela peut même nourrir ma vie spirituelle, comme le montrent un certain nombre de frères dominicains qui vécurent sur ces lieux ,dont Marie-Joseph Lagrange, un savant pas du genre naïf, qui scruta toute sa vie la Bible à la lumière de l’histoire et de la foi et qui fonda l’école biblique et archéologique de Jérusalem à la fin du XIXe siècle, pour pouvoir étudier la Bible au plus près des traces qu’on peut trouver sur place. Bref : le texte… dans son contexte

Frère Maxime Arcelin

Le frère Maxime Arcelin est dominicain de la Province de Toulouse. Il est spécialisé en histoire de l'Eglise. Il réside actuellement au couvent Saint-Thomas d'Aquin à Toulouse.