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Le sommaire

La chapelle Matisse.

Dans les années 1930, la distance qui existe entre l’Eglise et la modernité, entre l’Eglise et la société est particulièrement criante, notamment dans le domaine artistique. L’Eglise a ses propres artistes, architectes, mais tous les grands noms de l’Art Moderne semblent absents des commandes de l’institution. Alors, oui, il y a Maurice Denis, mais les Monnet, Mannet, Gauguin, Cézanne, à tout ceux-là, l’Eglise ne demande rien. Alors comment l’architecture chrétienne peut-elle encore être avant-gardiste ? être de son temps, pleinement ? Le père Couturier, un frère dominicain, peintre, et directeur de la revue Art Sacré, va mettre toute son énergie à ce renouveau de l’art chrétien. Mais sans plus attendre, partons à la découverte de cette œuvre majeur du XXème siècle, la chapelle Notre-Dame-du-Rosaire, à Vence, construite par Matisse pour les sœurs Dominicaines de Monteil, et surnommée souvent la chapelle Matisse. Depuis la route qui serpente vers les hauteurs de Vence, vers le Baou des Blancs, on ne perçoit de la chapelle Matisse qu’une toiture de tuiles vernissées très simples, bleues et blanches, et la grande croix, une croix de 13 mètres de haut, qui vient se poser délicatement sur le toit de la chapelle, comme une esquisse à main levée. On s’approche de la chapelle et on y entre par une porte toute simple, blanche, surmontée de la Vierge à l’Enfant et du visage de saint Dominique. On descend par un escalier très étroit et on entre dans un espace vaste, une grande pièce blanche. Comme si on entrait dans l’épaisseur d’un tableau, entre la lumière, la couleur d’un côté, les traits et le dessin de l’autre. Il y a comme deux côtés dans cette chapelle. D’un côté les vitraux colorés, de l’autre les traits en noir et blanc. Les vitraux, 15 grandes baies avec des couleurs multiples, le bleu outre-mer, un jaune citron, plutôt translucide, et puis un vert émeraude qui laisse passer le regard jusqu’à la ville de Vence de l’autre côté de la vallée. Ces vitraux sont presque comme des rideaux. On a l’impression qu’ils bougent, qu’ils sont mouvants, qu’ils sont simplement suspendus, et ils dessinent comme des feuilles qui montent vers les hauteurs. Face à la couleur, des grandes céramiques, des traits noir et blanc, très simples avec trois grandes scènes représentées : d’un côté saint Dominique, le fondateur des dominicaines ;la Vierge à l’Enfant, la patronne du Rosaire, et puis, tout au fond de l’église, le chemin de croix. Saint Dominique, très grand, tient dans sa main l’Evangile de saint Matthieu, avec une main en forme de flamme qui semble déjà embraser le monde par la lumière de l’Evangile. A côté, la Vierge à l’Enfant, des traits très simples et cet Enfant qui semble presque s’ouvrir au monde, comme si la Vierge le donnait, alors que ses bras font déjà penser à la Croix. Tout autour de Marie, comme une multitude de fleurs, les roses du Rosaire. Enfin, au fond, avec des traits plus saccadés, une vraie passion, on a le Chemin de Croix. La difficulté de cette montée du Christ jusqu’à la croix et jusqu’au tombeau. Mais déjà pointe la lumière de la Résurrection, et il faut aller de l’autre côté de la chapelle et se tourner vers le vitrail qui est tout au fond, l’arbre de vie, qui est représenté par Matisse par un figuier de barbarie, qui donne des fleurs, même dans le désert. Au milieu de toute cette composition, l’autel, avec cette couleur chaude de la pierre de Rogne, très poreuse, presque comme de la mie de pain. Elle vient nous rappeler la simplicité du pain et du vin présentés dans l’Eucharistie, au milieu de ce grand espace blanc. Cet autel d’ailleurs est particulièrement étonnant. Bien qu’on soit avant la réforme liturgique, comme on n’est pas dans une chapelle paroissiale mais dans une chapelle privée, conventuelle, on peut se permettre des dispositions inhabituelles. Le prêtre va célébrer face aux fidèles et face aux religieuses. Matisse disait : « J’aimerai que tous ceux qui entrent dans cette chapelle se sentent déchargés de leurs fardeaux ». Pourquoi être allé charger Matisse comme architecte alors qu’il est peintre ? L’histoire est un peu étonnante et cela vaut le coup que je vous la raconte en détail. Matisse s’était installé dans le sud de la France à Nice, pendant la guerre, à cause de la guerre, où il va faire connaissance d’une certaine Monique Bourgeois, qui va devenir son infirmière avant de poser pour lui comme modèle. Alors quelle ne va pas être la surprise de Matisse quand il apprend que Monique Bourgeois décide d’entrer au couvent. Providentiellement, quelques années plus tard, ils vont se retrouver tous les deux à Vence, et la communauté de sœur Jacques-Marie, c’est le nom de Monique en religion, va vouloir construire une chapelle : c’est Matisse qui la construira, le frère Résiguier en sera l’architecte et il cherchera à ne pas céder un pouce de l’ambiance chrétienne et à garder le maximum de Matisse.

Frère Charles Desjobert

Le frère Charles Desjobert est dominicain de la Province de France. Il est titulaire d'un Master en théologie de l'Université de Fribourg (Suisse). Il s'est spécialisé en Bible et en liturgie. Il vit actuellement au couvent du Saint Nom de Jésus à Lyon.