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Quelle espérance face à la crise écologique ?

Pour essayer de répondre à cette question, nous allons interroger trois figures de l’antiquité chrétienne, afin d’apprendre de leur expertise en matière d’écologie : Clément de Rome au premier siècle, Irénée de Lyon au second siècle et Grégoire de Nysse au quatrième siècle. Bien sûr, vous allez me dire que les chrétiens des premiers siècles ne se posaient pas de questions écologiques comme nous on se pose aujourd’hui, je n’en disconviens pas ! En plus, ils n’avaient pas des problèmes liés à l’environnement comme nous les avons, nous les modernes ! Je suis tout à fait d’accord !

Mais il est tout de même vrai que ces hommes, qu’on appelle Pères de l’Église, doués d’intelligence, se sont posé la question sur la conservation du cosmos. Ils nous ont laissé un héritage théologique fécond pour une prise de conscience des problèmes qui affectent la création. Ah bien ! c’est justement dans la théologie de la Création des Pères de l’Église que nous trouverons des éléments de réponse à notre question.

Voyons comment s’articulent leurs thèses respectives. D’abord, pour Irénée de Lyon (dans la ligne de l’Écriture Sainte) : le monde ne relève pas seulement des données scientifiques, il a été créé par Dieu qui l’a doté de bonté et de solidité. Donc, pas de pessimisme existentiel ! Ensuite, selon Clément de Rome, l’harmonie qui caractérise le cosmos est en rapport avec l’harmonie des sociétés humaines ; c’est-à-dire que le comportement social du genre humain joue un rôle fondamental dans le nécessaire équilibre écologique. Ensuite, dans la ligne de Grégoire de Nysse, à côté de l’action commune des hommes et des femmes, il y a le rôle individuel de chaque personne. En effet, saint Grégoire de Nysse affirme que, après avoir créé l’homme et après l’avoir mis dans le cosmos, Dieu lui a donné le commandement d’en prendre soin. Parmi les êtres vivants, il est le seul capable d’avoir une influence – que ce soit bonne ou mauvaise – sur la Création. Écoutons chacun de ces Pères et leurs thèses respectives.

Allez ! c’est parti, interrogeons le tout premier, c’est-à-dire saint Irénée de Lyon

Irénée de Lyon (130-202) ou la bonté de la Création

Venu de Smyrne, en Asie Mineure, où il est né vers l’an 130, Irénée s’installe à Lyon jusqu’au moment de sa mort autour de l’année 202. À Lyon, il développe sa pensée théologique sur le cosmos qui est une réfutation des idées erronées sur la conception du monde, ces idées circulaient dans pas mal de milieux intellectuels de son époque. Ses principaux opposants furent les gnostiques. Ceux-ci concevaient l’univers dans un double sens : d’une part, l’univers spirituel, d’autre part, l’univers matériel. Et ils affirmaient que la partie spirituelle du cosmos a été faite par un Dieu bon et transcendant ; tandis que pour la partie matérielle, ce fut l’œuvre d’un Dieu méchant. Par conséquence, le monde matériel, la terre, est une chose mauvaise. Irénée a vite compris les conséquences de ces thèses. En effet, si la terre est mauvaise, comment peut-elle être utile à l’homme ? Et si elle ne l’est effectivement pas, pourquoi en prendre soin ? Dans son traité contre les hérétiques, le Adversus haereses, Irénée démontre que la Création, est l’œuvre d’un seul et unique Dieu ! Et il démontre la bonté de la nature créée.

Dans le livre II de son traité, Irénée parle de l’origine du monde et de sa matérialité. Il affirme que Dieu, qui est substance spirituelle et divine, riche en toutes choses : « a créé la matière en même temps qu’Il l’organise […] et Il a ordonné les diverses parties de l’univers à la façon d’un sage architecte. » Et puisqu’Il est créateur, Dieu lui-même régit le monde. En effet, ce monde dans lequel nous sommes, par tout ce qu’il offre à nos regards, atteste qu’il est créé et gouverné par un même et unique Dieu. Le Créateur, affirme Irénée, a conçu le monde comme une œuvre artistique. Il a suscité en même temps la diversité des éléments et des parties du cosmos, et l’équilibre du tout, conférant à toute chose harmonie. Il a donné à tous les êtres qui composent l’univers, leur forme et leur ordonnance. Par exemple, Irénée compare la diversité qui caractérise le cosmos à l’art musical. Il affirme : « les sons d’une cithare, même séparés par des intervalles, produisent une même et harmonieuse mélodie, encore que constituée des sons multiples et opposés ». Il faut donc partir d’une conception exacte de la Création pour pouvoir bien agir envers elle. Bref, Irénée était convaincu que ce monde, tel qu’il a été créé ne peut qu’être bon et beau. Mais cette nature bonne de la Création ne va pas sans le concours d’un autre cosmos, celui de la communauté humaine. L’idée d’une « cosmologie humaine » était déjà présente chez saint Clément de Rome dans la seconde moitié du premier siècle. Voyons comment l’évêque de Rome concevait le cosmos.

Clément de Rome (40-99) : de l’harmonie humaine à l’harmonie cosmologique

Clément fut évêque de Rome dans la deuxième moitié du premier siècle. Il a écrit une lettre à la communauté des fidèles de Corinthe, dans laquelle il les exhorte à une conduite dignes de vrais écologistes, ah, de vrais chrétiens ! Il leur dit qu’une vie communautaire harmonieuse et pacifique, contribue énormément dans l’harmonie cosmologique. Comme Irénée de Lyon, Clément considère Dieu comme la cause et principe organisateur du cosmos. Pour lui, en effet, la Création ne relève pas seulement des données scientifiques. En effet, toute la Création fonctionne en harmonie avec les desseins de Dieu. Dieu a voulu que les cieux se meuvent de manière pacifique, selon les lois cosmologiques qu’il a établies. Il a assigné des courses au jour et à la nuit de sorte qu’ils les accomplissent sans se gêner réciproquement (Gn. 1,5). Le soleil, la lune et les chœurs des astres évoluent selon son ordre, dans la concorde, à l’intérieur des limites qui leur sont fixées, sans jamais les franchir. La terre, toute grosse de fruits, docile à la volonté de Dieu, fait lever en abondance aux saisons favorables la nourriture pour les hommes, les bêtes et tous les êtres qui vivent à sa surface ; elle ne conteste pas, elle ne modifie rien des règles qu’Il a posées. Par son art créateur, Dieu a disposé la cavité de la mer sans limites en réservoirs, de manière qu’elle agisse selon les ordres reçus du Créateur (Job 38,11). C’est encore Dieu qui a ordonné la succession pacifique des saisons. Il a créé les sources intarissables pour le plaisir et la santé de toutes les créatures. Toutes ces choses, le grand Créateur et Maître de l’univers a ordonné qu’elles se fassent dans la paix et dans la concorde.

Mais cela ne va pas sans le concours de la communauté du genre humain. Saint Clément affirme que la manière dont une communauté de vie se comporte, influence de manière significative l’harmonie qui existe dans le cosmos. Il appelle donc à un comportement social humain qui fasse attention à toute la Création ; parce que, justement, les effets des rapports entre les hommes dépassent le seul cadre de la société humaine. Être en harmonie avec le cosmos, c’est aussi être en harmonie avec les personnes qui nous environnent. Le respect de la nature passe d’abord par le respect réciproque entre les personnes qui partagent cette même nature. La protection de l’environnement dépend aussi de la protection des plus fragiles des sociétés : les enfants, les personnes âgées, les malades. Être solidaire envers la Création c’est d’abord être solidaire envers les gens qui, dans nos sociétés, sont dans le besoin. Bref, être écologique c’est aussi comprendre que nos sociétés sont, elles aussi, des petits cosmos qui doivent obéir à des règles de fonctionnement en vue d’une cohabitation saine et profitable à tous. C’est le rôle des sociétés de veiller à ce que l’harmonie cosmologique est construite. C’est là un principe de responsabilité qui devient une réalité si chaque membre de la société joue son rôle. Et c’est ici que Grégoire de Nysse nous parle du rôle individuel que l’homme joue dans le maintien de la Création.

Grégoire de Nysse (335-395) : l’homme microcosme dans le cosmos

Né en 335 et mort en 385, saint Grégoire de Nysse a compris les effets du progrès de la technique, ah ! de l’individu sur la Création. Dans son traité sur la création de l’homme il parle du rôle de l’individu dans l’équilibre écologique. L’homme est le seul être créé de sorte qu’il soit capable d’influencer la course de la Création. Ce qui demande de lui une responsabilité plus accentuée. Pour Grégoire les pouvoirs que Dieu a accordés à l’homme ressemblent à ceux d’un super héros ! En effet, créé sans armes et sans pouvoirs spéciaux, il défie les lois de la nature. Il s’arrange des moyens pour voler plus haut que les aigles, il se déplace plus vite qu’un guépard, il abat des arbres qu’un éléphant ne réussirait pas à abattre. Le Créateur a voulu ainsi, mais à condition que l’individu respecte certaines « règles écologiques. » . Grégoire invite à un usage de la raison dans toute action sur l’environnement , tout en rappelant que l’homme est en constant rapport avec la nature. Si Dieu a placé l’homme au centre de la Création, Il a aussi fait de lui un membre de la Création. L’homme serait un microcosme dans le cosmos. Sa survie dépend de la survie du cosmos : il a besoin des produits du sol pour se nourrir et pour se développer ; il a besoin des animaux pour son équilibre personnel. C’est dans cette dynamique d’interrelation qu’il a été assigné à l’homme des responsabilités toutes particulières. Il doit intervenir dans la Création, mais pourvu que ce soit selon les principes des lois naturelles et cosmologiques.

L’homme est invité à une attitude d’humilité en face de la Création. Il doit reconnaître que ce n’est pas lui le maître de l’univers, mais qu’il a été placé à la tête de la Création par le seul et unique maître du cosmos, Dieu, avec un peu plus de responsabilité que toutes les autres créatures.

Vous avez vu que les Pères ne nous ont pas laissé des indications précises sur comment trier les déchets ou comment les réduire; ils ne disent pas comment réduire la consommation d’énergie, ah ! ça n’existait pas d’ailleurs à leur époque ! Mais leurs écrits nous apprennent beaucoup sur le cosmos, sa nature bonne, sa dimension spirituelle, transcendante qui peut nous aider dans notre prise de compréhension du monde créé. Leur vision théologique et morale sur le cosmos peut nous ouvrir les yeux sur les diverses dimensions de la Création. Donc, avec Irénée de Lyon : optimisme et regard positif sur le monde créé, la création est bonne et doit être entretenue ; avec Clément de Rome : la paix et la concorde sociale nous redonnent de l’espoir ; avec Grégoire de Nysse : il revient surtout à chaque individu, vous et moi, de prendre sa part de responsabilité afin de sauver la planète. C’est en sauvant le cosmos que l’homme se sauve soi-même !

 

frère Daniel-Martin João Livongue

Frère Daniel est dominicain au couvent du Saint-Nom-de-Jésus, à Lyon où il étudie les Pères de l'Eglise. Il est originaire d'Angola.