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Une naissance ? de Georges de La Tour

Avec la disparition de la société de chrétienté, l’art cherche d’autres manières et d’autres symboles pour toucher et émouvoir l’individu. Les peintres invitent le quotidien profane dans une peinture du silence et de l’intériorité. Le titre de ce tableau de Georges de La Tour a varié : Nouveau-né ou bien Nativité ? S’agit-il d’une scène domestique profane, comme on en produit de plus en plus à l’époque, ou d’une méditation sur le mystère de l’Incarnation, comme on la prêche et on la peint depuis des siècles ? Jusqu’à la fin du Moyen-âge, en effet, la peinture européenne privilégie les sujets religieux. C’est avec la modernité que se développe le goût pour ce qu’on a appelé « scènes de genre », c’est-à-dire scènes profanes de la vie quotidienne, tout particulièrement au XVII°siècle en Hollande et dans les Flandres. La Tour s’inscrit bien dans ce contexte-là, lui qui produit, avec le même style et selon les mêmes techniques, des œuvres dont le sujet est parfois clairement profane (par exemple les tricheurs), clairement religieux (le songe de saint Joseph, Marie-Madeleine) et cette toile, dont on n’arrive pas à dire si c’est Jésus ou un enfant anonyme. L’ambiguïté entre religieux et profane contribue sans doute à la fascination que cette scène ne cesse de produire. Conservée au musée de Rennes, cette huile sur toile de format rectangulaire, non signée, a été attribuée au peintre lorrain au début du XX° siècle. Un des chef d’œuvre les plus connus de La Tour, qui daterait des années 1645-1648 : époque où il produit de nombreuses scènes nocturnes, “nuits”, époque marquée aussi par une plus grande sobriété que ses œuvres de jeunesse. Cadrage : le cadrage est resserré et le fond noir : on perd en profondeur, mais on gagne en proximité. La femme de gauche, de profil et un peu plus proche du spectateur, par le geste de sa main souligné par la ligne noire de sa ceinture, invite le spectateur à se tourner comme elle vers la mère et l’enfant. La composition de la toile est simple et en même temps très structurée et dirige les regards vers le visage du nouveau-né. Le traitement de la lumière Car le centre de la toile est bien cet enfant, ce que signale l’emploi de la lumière.. On a dit de Georges de La Tour qu’il était un disciple du Caravage, dans son traitement des contrastes et intensités de la lumière, par exemple dans La vocation de saint Matthieu, saint Louis des Français, Rome. Mais il y a, par rapport au Caravage, quelques particularités : d’abord, le Caravage use souvent des contrastes entre ombres et lumières pour donner un caractère dramatique à la scène qu’il représente, alors que, chez La Tour, son emploi est emprunt de douceur. Ensuite, une particularité qui est la « signature » de La Tour et de ses nuits : la source de la lumière. La chandelle, dont la flamme est masquée. Cette nuit éclairée d’une seule lumière a deux effets : suppression des détails anecdotiques du lieu et des circonstances - on ne sait pas où ni quand les choses se déroulent -, et mise en valeur, par le jeux des ombres, des traitements minutieux et réalistes du détail des volumes, des couleurs et des textures : en ce qui concerne le modelé et la couleur des chairs, le traitement différencié des étoffes et des textures. La lumière n'est pas annulée par la main qui la couvre. Bien au contraire, elle se répand. On ne peut qu’être admiratif du traitement des détails, par exemple dans le modelé de la main de la femme : rouge obscurci de noir, tranchant de la main et lignes des doigts, notamment entre l’annulaire et le majeur, éclat presque blanc de l’ongle de l’annulaire. La lumière semble palpiter dans cette chair immobile. Si on élargit le regard, vers la gauche, la lumière est reflétée, avec intensité, par la robe de violet pâle, renvoyée, comme par la main tenant la chandelle, vers le centre de la toile : le visage du nouveau-né. C’est toujours lui qui est au centre de la toile : la lumière se reflète sur son front et sa narine, sur le blanc discrètement jaune du linge qui l'emmaillote. Qui plus est, le traitement réaliste des ombres de ce petit corps sur le fond rouge de la robe contribue encore à le détacher visuellement. Or, comme la flamme est cachée, le spectateur a presque l’impression que c’est l’enfant lui-même qui est source de cette lumière chaude et vivante. Cet enfant, Jésus Christ ou non ? S’agit-il d’une nativité ou d’une scène domestique profane, une simple naissance ? La Tour semble jouer consciemment sur cette ambiguïté, il en est d’ailleurs familier. Peintre du XVII°, il connaît les thèmes, motifs et symboles religieux : peindre une femme avec un nouveau-né, c’est toujours rappeler les Vierges à l’Enfant. Il semble en fait que, pour peindre cette scène, La Tour ait combiné des éléments propres à trois scènes religieuses : une sainte famille / Anne, Marie et Jésus / une nativité. mais, pour qu’il s’agisse d’une sainte famille, manque Joseph ; pour qu’il s’agisse d’une nativité, manquent la crèche, les anges, l’âne et le bœuf. Le linge, serré, qui emmaillote l’enfant sur fond rouge-sang, l’immobilité de l’enfant, pourrait être aussi vu comme une discrète annonce de la passion, auquel cas c’est déjà une Pietà qui se dessine. Comment trancher alors ? Peut-on parler d’une scène religieuse ? Ne manque-t-on pas le propos du peintre si on n’y voit qu’une scène domestique ? Pour y répondre peut-être faut-il revenir au style même de l’artiste. Par rapport aux productions antérieures de La Tour, scènes diurnes notamment, mais aussi scènes de genre nocturnes, on remarque une simplification et une sobriété grandissantes : comme si le peintre lorrain avait peu à peu abandonné le souci de la virtuosité technique pour se resserrer sur l’unique essentiel. Comme nous l’avons déjà signalé, il n’y a ici rien d’anecdotique, rien qui fasse “couleur locale” : si, à l’évidence, le peintre maîtrise sa technique et se montre capable d’une grande habileté, tant dans la composition, le traitement de la lumière, les variations chromatiques, ces outils ne sont pas une fin en soi, mais servent un propos que l’on peut qualifier de spirituel. Regardez les visages de deux femmes : dans leurs yeux, un point blanc, reflet de la lueur de la flamme : elles sont bien présentes. mais leur air est à la fois sobre et grave, on dirait presque méditatif, et elles ne semblent pas regarder le nouveau-né, mais comme être saisie d’une contemplation tout intérieure. La leçon qu’elles nous donnent avec le peintre, serait une invitation à la sobriété, au silence et au recueillement, à l’occasion d’une naissance. L’enfant est-il le Christ ? Il pourrait l’être, la femme Marie ? Pourquoi pas. Le traitement de la lumière, cachée par la paume d’une main, pourrait offrir une belle méditation sur le mystère de l’Incarnation où celui qui est “lumière née de la lumière” se cache et se laisse en même temps voir dans la chair. Mais, et c’est le génie de La Tour, c’est que l’ambiguïté demeure : chaque naissance est une fragilité à protéger, chaque nouveau-né une promesse, et toute chair appelée à se laisser transfigurer.

A gauche de la toile, assise de profil, le visage légèrement tourné vers la droite, voyez le discret plis dans le cou, une femme d’âge mûr, assise, portant une robe simple de couleur gris-violet, serrée à la taille par une étroite ceinture noire et coiffée d’un bonnet matelassé. Dans sa main gauche une chandelle dont elle couvre la flamme de sa main droite légèrement recourbée. Son regard, méditatif, est dirigé vers la droite du tableau. Les ? droits de la toile sont en effet occupés par une autre femme, assise elle de face, vêtue d’une robe vermillon, au corsage de teinte plus claire et à la large bordure ouvragée. Ses cheveux sont en partie recouverts par un simple fichu de tissu qui retombe, presque transparent, sur les épaules et dans le dos. Son visage, d’un ovale presque parfait, est penché vers son giron et le nouveau-né, emmailloté de langes, qu’elle tient dans ses mains, couché sur ses genoux.

Le cadrage est resserré et le fond noir : on perd en profondeur, mais on gagne en proximité. La femme de gauche, de profil et un peu plus proche du spectateur, par le geste de sa main souligné par la ligne noire de sa ceinture, invite le spectateur à se tourner, comme elle, vers la mère et l’enfant. À droite, première masse rouge, de forme triangulaire, dont l’axe vertical passe par le milieu de l’ovale du visage de la mère descendant le long de l’arête de son nez, et continue dans la ligne qui sépare discrètement les deux pans de la robe. Sur le même axe le triangle pointe en haut est contrebalancé par un autre triangle, la pointe en bas, que dessine son corsage. Cet axe vertical, est interrompu par la fine ceinture noire qui enserre les reins de la femme, qui vient presque toucher en tangente le cercle du visage de l’enfant endormi. Presque au centre, un autre triangle, lui aussi pointe en bas, dont l’axe vertical est marqué par la cire blanche de la chandelle, doublée du cerne noir de la manche, et qui s’infléchit dans une légère courbe vers la droite par la main de la vieille femme. Cette verticale vient en outre marquer un coup d’arrêt à l’autre ligne force du tableau que constitue la diagonale blanche et douce que forme le nouveau né sur les genoux de sa mère. Ici encore, le regard du spectateur est invité à s’arrêter sur le visage de l’enfant qui dort.

Frère Grégoire Laurent-Huyghues-Beaufond

Le frère Grégoire Laurent-Huyghues-Beaufond dominicain de la Province de France a suivi ses études de théologie à Lille et à Fribourg (Suisse). Titulaire d'un Master en théologie, il s’est spécialisé dans l’Ancien Testament et vit actuellement au couvent du Saint Nom de Jésus à Lyon.